L’évolution du secteur de l’ingénierie au Québec après la crise de corruption

La crise de corruption qui a frappé le Québec entre 2009 et 2015 a laissé une empreinte indélébile sur le secteur de l’ingénierie. Les révélations de la Commission Charbonneau ont mis en lumière des pratiques systémiques de collusion, entraînant une perte de confiance du public et des répercussions financières majeures pour les grandes firmes. Depuis, le secteur a été contraint de se réinventer en adoptant des approches plus transparentes, collaboratives et orientées vers l’innovation.

Partagez sur les réseaux sociaux

La transformation de l’industrie après la crise

La crise a entraîné une fragmentation de l’industrie, favorisant l’émergence de petites et moyennes entreprises (PME) spécialisées. Alors que les grandes firmes comme SNC-Lavalin et Dessau ont vu leur part de marché diminuer, les PME ont gagné en importance grâce à leur flexibilité et à leur capacité à répondre aux besoins spécifiques des projets publics et privés. Selon un rapport de l’Ordre des ingénieurs du Québec (OIQ), les PME représentaient en 2023 près de 45 % des contrats publics, contre 25 % en 2010.

La diversification des services est également devenue essentielle pour rester compétitif. Les entreprises ne se limitent plus à l’ingénierie traditionnelle, mais intègrent des services connexes tels que l’évaluation environnementale, la gestion des risques et la modélisation 3D des projets.


Un cadre réglementaire renforcé

Les réformes législatives adoptées après la crise ont transformé le processus d’octroi des contrats publics. La Loi 1 sur l’intégrité, entrée en vigueur en 2012, impose des vérifications rigoureuses des antécédents des entreprises soumissionnaires et de leurs dirigeants. Cette réglementation a conduit à une réduction significative des pratiques de collusion et a restauré une partie de la confiance du public.

En outre, le Bureau de l’inspecteur général (BIG) de Montréal joue un rôle clé dans la supervision des projets publics, garantissant une transparence accrue. Depuis sa création, le BIG a mené plus de 250 enquêtes, permettant d’économiser des dizaines de millions de dollars grâce à l’identification de pratiques frauduleuses.


L’impact sur la structure des projets d’ingénierie

La crise a également modifié la manière dont les projets d’ingénierie sont structurés. Les approches intégrées, telles que la méthode Design-Build et les partenariats public-privé (PPP), sont devenues de plus en plus courantes. Ces modèles permettent une collaboration plus étroite entre les parties prenantes, réduisant ainsi les risques de dépassement des coûts et des délais. Par exemple, le pont Samuel-De Champlain, réalisé sous un PPP, a été livré dans les délais et le budget prévus malgré sa complexité technique.

Les firmes adoptent également des technologies de rupture, telles que la modélisation des données du bâtiment (BIM) et l’intelligence artificielle (IA). Ces outils améliorent la planification, réduisent les erreurs et renforcent la transparence dans l’exécution des projets. Cependant, leur adoption reste limitée : une enquête de l’OIQ révèle que seulement 50 % des entreprises québécoises utilisent activement le BIM, ce qui met en évidence un retard technologique par rapport à d’autres provinces.


L’impact sur la gestion des risques

La crise a profondément changé la perception de la gestion des risques dans les projets d’ingénierie. Les firmes doivent désormais non seulement anticiper les risques opérationnels, mais aussi intégrer des stratégies robustes pour éviter tout soupçon de pratiques frauduleuses. Cela a conduit à la création de départements de conformité dédiés au sein des entreprises, ainsi qu’à des audits externes réguliers pour garantir la transparence.

Les assurances et garanties de performance sont également devenues des éléments incontournables des contrats d’ingénierie. Ces mesures permettent de rassurer les clients et de protéger les entreprises contre d’éventuels litiges.


Nouveaux acteurs et concurrence accrue

Les firmes internationales ont également profité de cette période de transition pour renforcer leur présence au Québec. Des entreprises comme AECOM et Stantec ont investi dans des partenariats stratégiques avec des acteurs locaux, leur permettant de remporter des contrats d’envergure tout en respectant les exigences locales en matière d’intégrité.

Cela a également poussé les firmes québécoises à revoir leur positionnement stratégique. Par exemple, WSP Global a adopté une approche centrée sur la durabilité et l’innovation, devenant un leader dans les projets verts et technologiques. En parallèle, les entreprises spécialisées dans des niches spécifiques, comme les infrastructures hydrauliques ou les énergies renouvelables, connaissent une demande croissante grâce à leur expertise unique.

Conclusion:

Une refonte complète des pratiques et une transformation des modèles d’affaires

La crise de corruption a marqué un tournant pour le secteur de l’ingénierie au Québec. Les entreprises qui ont su s’adapter aux nouvelles exigences réglementaires et technologiques se positionnent aujourd’hui comme des leaders dans un marché de plus en plus compétitif. Cependant, le secteur doit continuer à investir dans l’innovation, la formation et la gestion des risques pour répondre aux attentes des clients et du public.